

Lorsque Ken m'invita à participer à l'entraînement, les jeunes relevèrent immédiatement la tête.
He's French?
From Marseille !
Les regards se tournèrent aussitôt vers moi.
Il faut dire que mes petits exploits du dimanche précédent avaient déjà fait le tour du secteur. La victoire du tournoi des paroisses et mes deux buts inscrits en finale étaient remontés jusqu'aux oreilles de Ken... et manifestement aussi jusqu'à celles des jeunes joueurs.
Ken sourit.
Guys, Fabrice played soccer in France.
L'effet fut immédiat.
À leurs yeux, j'étais à la fois le Français du groupe et le garçon qui avait aidé son équipe à remporter le tournoi quelques jours plus tôt.
Je dus rapidement remettre les choses en perspective.
Je n'avais jamais été joueur professionnel. :-)
Simplement un passionné.
Comme beaucoup de jeunes Français de ma génération, j'avais grandi avec un ballon au pied.
Pendant que les jeunes Américains rêvaient surtout de baseball, de basket-ball ou de football américain, le football faisait partie de mon quotidien depuis l'enfance.
Lorsque l'entraînement commença, je retrouvai naturellement certains automatismes.
Contrôles.
Passes.
Dribbles.
Frappes.
Et bien sûr, quelques jongles dont j'avais toujours été particulièrement friand.
Rien d'exceptionnel.Simplement des gestes répétés des milliers de fois depuis l'enfance.
Mais cela semblait suffire pour impressionner les plus jeunes.
Très vite, l'entraînement se transforma en moment de partage.
On ne parlait plus vraiment anglais ou français.
On parlait football.
Le langage universel du ballon rond.
À la fin de la séance, plusieurs enfants vinrent me poser des questions sur la France, le football européen et le maillot de l'Olympique de Marseille " de La Grande époque" que je portais ce matin-là.
À l'époque, la France faisait partie des grandes nations du football mondial. Les demi-finales des Coupes du monde 1982 et 1986, ainsi que le titre de champion d'Europe remporté en 1984, avaient largement contribué à sa réputation internationale.
Je leur expliquai que l'OM était mon club de cœur.
Cette saison 1988-1989, le club venait justement de réaliser le doublé en remportant à la fois le championnat de France et la Coupe de France.
Je dois reconnaître qu'à dix-sept ans, j'étais plutôt fier de porter ses couleurs à plusieurs milliers de kilomètres de Marseille et c'est toujours le cas...
Pour ces jeunes Américains qui découvraient encore le soccer, les clubs européens avaient quelque chose de lointain et de fascinant. Ils m'écoutaient parler de Marseille, du stade Vélodrome de la D1, de mon amour aussi pour Liverpool depuis mes 10 ans et de cette passion que le football pouvait susciter de l'autre côté de l'Atlantique.
Ce qui les impressionnait le plus n'était probablement pas ma façon de jouer.
C'était simplement l'idée qu'un Français venu de si loin partage leur terrain le temps d'une matinée sous le soleil de La Mesa.
Et pendant quelques heures, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparaient, nous avions tous parlé le même langage : celui du football.




UN FRANÇAIS SUR LE TERRAIN







LE SAN DIEGO DE KATY
Après l'entraînement avec Ken et les enfants, Katy était venue me retrouver au bord du terrain. Une fois la séance terminée, elle me proposa de passer le reste de l'après-midi avec elle.
I want to show you my San Diego.
J’acceptai sans hésiter.
Quelques minutes plus tard, nous roulions déjà dans les rues de la ville. Installé à ses côtés, j’observais les quartiers défiler tandis que le soleil californien baignait les avenues de lumière.
Tout me semblait différent de ce que je connaissais en France.
Les larges boulevards bordés de palmiers, les maisons aux jardins impeccablement entretenus et cette impression permanente d’espace donnaient à San Diego une atmosphère unique.
Jusqu’ici, j’avais découvert la ville à travers Ron, Alice et les activités de la paroisse. Cette fois, c’était différent. J’allais découvrir San Diego à travers les yeux de Katy, une jeune Californienne qui y avait grandi et qui connaissait chaque quartier, chaque plage et chaque coin de la ville.
Notre première étape fut Balboa Park.
Même après avoir visité le zoo quelques jours plus tôt, je n’avais pas encore pris conscience de l’immensité du lieu. Les jardins, les fontaines et les bâtiments d’inspiration espagnole donnaient au parc une atmosphère presque européenne tout en conservant ce charme typiquement californien.
Pendant que nous marchions sous le soleil de l’après-midi, Katy me racontait ses souvenirs d’enfance et les nombreuses journées passées ici avec sa famille.
Ce qui me frappait le plus était la manière dont les habitants profitaient naturellement de cet endroit. Des familles pique-niquaient sur les pelouses, des musiciens animaient certaines allées et chacun semblait vivre au rythme tranquille du climat exceptionnel de San Diego.
Après avoir quitté Balboa Park, Katy prit la direction d'un quartier qui contrastait totalement avec ce que j'avais découvert jusque-là.
Quelques minutes plus tard, nous arrivions à Old Town San Diego, considéré comme le berceau historique de la Californie.
Ici, les immeubles modernes avaient laissé place à de petites maisons en adobe, des patios fleuris et des bâtiments datant de l'époque mexicaine. En me promenant dans ces rues pavées, j'avais l'impression de remonter le temps.
Katy m'expliqua que San Diego avait d'abord appartenu au Mexique avant de devenir américaine au milieu du XIXᵉ siècle.
Cette double identité se retrouvait partout : dans l'architecture, les couleurs des bâtiments, les boutiques artisanales et même les musiques qui s'échappaient des restaurants.
Nous prîmes le temps de flâner entre les anciennes demeures, les jardins ombragés et les petites échoppes. Pour la première fois depuis mon arrivée en Californie, je découvrais une Amérique profondément marquée par son héritage hispanique.
Cette halte me permit de comprendre que San Diego ne se résumait pas à ses plages ou à son climat exceptionnel. Son histoire faisait aussi partie de son identité.
Nous avons ensuite pris la direction de La Jolla.
À mesure que nous approchions du littoral, les paysages devenaient de plus en plus spectaculaires. Lorsque les falaises dominant l’océan Pacifique apparurent devant nous, je compris immédiatement pourquoi cet endroit était si apprécié des habitants.
L’eau semblait d’un bleu irréel.
En contrebas, les vagues venaient frapper les rochers tandis que quelques phoques se prélassaient tranquillement au soleil. Je restai plusieurs minutes à observer le spectacle. Pour un adolescent français qui découvrait la Californie, ces paysages ressemblaient davantage à des images de cinéma qu’à la réalité.
Je prenais également conscience que San Diego n’était pas simplement une grande ville américaine. Chaque quartier possédait sa propre identité. Quelques kilomètres suffisaient pour changer complètement d’ambiance.
Katy reprit ensuite le volant pour m’emmener jusqu’au sommet du Mount Soledad.
La vue qui s’offrait à nous était tout simplement exceptionnelle.
D'un seul regard, on pouvait admirer l'océan Pacifique, les plages, les quartiers résidentiels, la baie de San Diego et les montagnes qui se dessinaient à l'horizon. Je restai quelques instants sans dire un mot, totalement fasciné par ce panorama qui demeure encore aujourd'hui l'un de mes plus beaux souvenirs de voyage.
Katy me regardait avec un léger sourire.
Elle semblait apprécier autant ma réaction que le paysage lui-même.
Puis, sans un mot, elle ouvrit le coffre de sa voiture et en sortit un petit sac.
I have something for you...
Intrigué, je l'ouvris délicatement.
À l'intérieur se trouvait un magnifique tee-shirt rouge Gotcha, l'une des marques emblématiques de la Californie à la fin des années 80.
À cette époque, porter un vêtement Gotcha représentait tout un état d'esprit, celui du surf, des plages et de la liberté californienne.
J'étais sincèrement touché.
Ce n'était pas la valeur du cadeau qui me marquait, mais l'attention qu'elle avait eue. Elle avait pensé à moi.
Je la remerciai avec un immense sourire avant d'enfiler immédiatement mon nouveau tee-shirt. Sans vraiment réfléchir, je la pris dans mes bras et l'embrassai longuement.
À dix-sept ans, il y a des instants qui ne s'expliquent pas. Ils se vivent simplement.
En regardant l'océan qui s'étendait devant nous, je me sentais plus Californien que jamais.
Nous traversâmes alors le célèbre pont de Coronado.
Depuis la voiture, j’observais la baie scintiller sous les derniers rayons de l’après-midi. Quelques instants plus tard apparaissait l’Hotel del Coronado avec ses toits rouges emblématiques et son architecture victorienne unique. Face à l’océan, l’ensemble ressemblait davantage à un décor de cinéma qu’à un véritable hôtel.
À dix-sept ans, j’avais l’impression de découvrir l’Amérique des cartes postales.
Nous terminâmes finalement notre promenade sur Coronado Beach.
Le soleil descendait lentement vers l’horizon et les vagues venaient mourir sur le sable dans une lumière dorée absolument magnifique. Autour de nous, quelques promeneurs profitaient encore de cette fin de journée tandis que l’océan reflétait les couleurs du coucher de soleil.
Nous marchions tranquillement au bord de l’eau sans vraiment nous presser.
Je regardais l’océan.
Puis je regardais Katy.
Puis de nouveau l’océan.
Et je réalisai soudain que cette journée représentait beaucoup plus qu’une simple visite touristique.
Je découvrais une ville.
Je découvrais un mode de vie.
Je découvrais une autre culture.
Mais surtout, je commençais à comprendre pourquoi San Diego occupait une place si particulière dans le cœur de ceux qui y vivaient.
Je crois que c’est à cet instant précis que je suis tombé amoureux de San Diego.
Et aujourd’hui encore, lorsque je repense à cet été 1989, je revois Katy me faisant découvrir sa ville comme si c’était hier.











Je garde aussi un souvenir très particulier de ces soirées passées avec les autres étudiants étrangers rencontrés quelques jours plus tôt lors de la réception organisée chez les parents de Katy.
Très rapidement, des liens s'étaient créés entre nous.
Malgré nos origines différentes, nous partagions tous la même excitation de vivre cette aventure américaine, loin de nos familles et de nos habitudes.
Nous venions des quatre coins du monde.
Nous avions des accents différents, des cultures différentes, parfois même des langues différentes.
Mais nous partagions tous la même chose : l'immense privilège de vivre cet été californien dont nous rêvions depuis si longtemps.
Très vite, nous avons commencé à nous retrouver sans les familles, le plus souvent sur les plages de San Diego.
De grands barbecues improvisés face au Pacifique.
Des guitares qui passaient de main en main — à l'exception des miennes, beaucoup plus à l'aise avec un ballon dans les pieds qu'avec un instrument de musique.
Des chansons reprises en plusieurs langues.
Des éclats de rire qui résonnaient dans la douceur des soirées d'été.
Et, presque systématiquement, une partie de football ou de volley-ball improvisée sur le sable.
Les fous rires étaient permanents.
Personne ne regardait l'heure.
Personne n'avait envie que la soirée se termine.
Au fil des heures, le soleil disparaissait lentement derrière l'océan tandis que les conversations devenaient plus personnelles.
Nous parlions de nos vies, de nos familles, de nos projets et de nos rêves d'avenir.
Avec le recul, je réalise que nous avions tous conscience de vivre quelque chose d'exceptionnel.
Nous savions que cet été ne durerait que quelques semaines. Et c'est probablement ce qui le rendait aussi précieux.
Comme souvent à dix-sept ans, il y avait aussi quelques débuts de flirt, quelques regards échangés, cette insouciance propre aux étés que l'on croit éternels.
Je me souviens surtout que Katy n'était jamais très loin.
Au milieu du groupe, nos regards se croisaient régulièrement.
Avant de nous quitter ce soir-là, nous avions déjà prévu notre prochaine aventure : une escapade à Tijuana, au Mexique, deux jours plus tard.
À dix-sept ans, l'idée de traverser la frontière mexicaine avec cette bande de nouveaux amis ajoutait encore une dose d'aventure à ce qui ressemblait déjà au plus bel été de ma vie.
Ces moments étaient d'une incroyable simplicité.
Pourtant, ce sont souvent eux qui me reviennent aujourd'hui en mémoire.


SOIRÉE SUR LA PLAGE







Les heures passèrent sans que nous nous en rendions vraiment compte.
Peu à peu, les guitares se turent, les conversations s'espacèrent et les derniers étudiants commencèrent à quitter la plage. Le feu de camp n'était plus qu'un tapis de braises rougeoyantes, tandis que le bruit des vagues reprenait doucement sa place.
Katy et moi restâmes encore quelques instants face au Pacifique, profitant de cette fin de soirée qui semblait suspendue dans le temps.
Puis elle se tourna vers moi avec ce sourire malicieux que je commençais à bien connaître.
Ready for one last surprise?
Je souris à mon tour.
Depuis plusieurs jours, j'avais appris qu'avec Katy, il fallait toujours s'attendre à l'inattendu.
Nous quittâmes lentement la plage.
À quelques pas de là, les façades illuminées de l'Hotel del Coronado se découpaient majestueusement dans la nuit californienne.
Nous nous arrêtâmes devant l'Hotel del Coronado.
Je levai les yeux vers ses façades majestueuses illuminées qui se découpaient dans la nuit californienne.
Inauguré en 1888, l'Hotel del Coronado était déjà une véritable légende. Avec son architecture victorienne, ses célèbres toits rouges et sa situation exceptionnelle face au Pacifique, il était considéré comme l'un des plus beaux hôtels d'Amérique. Des présidents, des têtes couronnées, des artistes et les plus grandes stars d'Hollywood y avaient séjourné. Quelques décennies plus tôt, Marilyn Monroe y avait même tourné certaines scènes du film Certains l'aiment chaud.
À dix-sept ans, je n'aurais jamais imaginé franchir un jour les portes d'un lieu aussi prestigieux.
Fabrice : Katy... qu'est-ce qu'on fait ici ?
Elle me regarda avec ce sourire que je commençais à bien connaître.
Celui qui annonçait généralement une idée dont elle seule avait le secret.
Katy : Tu pensais vraiment que le tee-shirt Gotcha était ma dernière surprise ?
Je la regardai sans comprendre.
Elle sortit alors une élégante clé en laiton de son sac et la fit doucement tourner entre ses doigts.
Cette fois, je restai complètement silencieux.
Fabrice : Katy... tu es sérieuse ?
Katy : Very serious.
Puis elle s'approcha de moi.
Katy : Tonight, we're not saying goodbye to this day on the beach.
Son sourire s'élargit.
Katy :We're staying at the Del.
Pendant quelques secondes, je crus qu'elle plaisantait.
Mais son regard ne laissait aucun doute.
À cet instant, je compris que cette journée, déjà parfaite, n'était pas encore terminée.
Après tout, combien de jeunes Français de bientôt dix-huit ans pouvaient espérer passer une nuit dans un lieu aussi mythique que l'Hotel del Coronado, face au Pacifique, avec celle qui faisait battre leur cœur ?
Notre nuit à l'Hotel del Coronado passa à une vitesse folle.
Nous n'eûmes pas le temps de découvrir chaque recoin de ce lieu chargé d'histoire, mais cela importait peu.
Ce que je garde en mémoire, ce n'est pas seulement la beauté de l'hôtel, c'est surtout ce moment privilégié partagé avec Katy.
Une nuit hors du temps, gravée à jamais dans mes souvenirs.
L'HOTEL DEL CORONADO












La suite au prochain épisode...
🎬 Épisode 7 — Une journée parmi les étoiles

