

Le tournoi appartient déjà au passé.
Les journées prennent une forme plus régulière.
La Mesa devient un terrain connu.
Les trajets, les habitudes, les visages croisés dans le quartier construisent peu à peu une sorte de quotidien parallèle.
Je commence à connaître les rues.
À reconnaître certains commerces.
À retrouver des repères.
Pour la première fois depuis mon arrivée, je n'ai plus vraiment l'impression d'être un visiteur.
Avec Ron, une autre facette de la Californie apparaît.
Le golf, d'abord.
Des matinées silencieuses sous un soleil déjà haut.
Des parcours impeccablement entretenus qui semblent ne jamais finir.
À l'époque, je connais peu ce sport.
Mais j'apprends vite que le golf est presque un art de vivre.
Tout paraît plus calme.
Plus lent.
On prend le temps de discuter entre deux trous.
On observe.
On profite simplement de l'instant.
Puis il y a le voilier.
Pour un adolescent venu de France, naviguer sur la baie de San Diego reste quelque chose d'assez irréel.
Le bateau quitte doucement le port.
La ville s'éloigne peu à peu.
Le vent remplit les voiles.
Autour de nous, l'eau semble s'étendre à l'infini.
Je découvre Coronado depuis la mer.
Les plages.
Les collines au loin.
Les bateaux qui croisent dans la baie.
Parfois, nous parlons peu.
Le simple fait d'être là suffit.
À dix-sept ans, cette impression est difficile à mesurer.
Le monde paraît sans limite.
Et surtout, sans contrainte.
Pendant quelques semaines, la Californie ressemble exactement à l'idée que je m'en étais faite avant de partir :
un endroit où tout semble possible.




LE TOURNOI ÉTAIT DÉJÀ LOIN



TOMBER SE RELEVER RECOMMENCER TOUJOURS




Le lendemain avec Chris, je découvrais progressivement un autre visage de la Californie.
Le surf en faisait partie.
Pour lui, tout semblait simple.
Quelques conseils rapides, quelques démonstrations, et il était persuadé que je serais rapidement capable de tenir sur une planche.
La réalité fut légèrement différente.
Mes premières tentatives furent surtout une succession de chutes.
À peine debout, je tombais.
Je remontais sur la planche.
Je retombais.
Et l'histoire recommençait.
Encore et encore.
Chris essayait patiemment de corriger ma position, de m'expliquer comment lire les vagues ou choisir le bon moment pour me lever.
J'écoutais attentivement.
Puis je tombais à nouveau.
Katy assistait au spectacle.
Installée sur le sable ou les pieds dans l'eau, elle observait mes exploits avec un amusement difficile à dissimuler.
Certaines de mes chutes étaient suffisamment spectaculaires pour provoquer chez elle un véritable fou rire.
Je faisais semblant de protester.
Mais au fond, son sourire me donnait surtout envie de retourner à l'eau.
Alors je recommençais.
Car ce qui comptait n'était pas de réussir immédiatement.
C'était d'essayer.
D'oser.
De profiter pleinement de chaque instant.
Tomber parfois.
Et recommencer toujours.
Je ne suis jamais devenu un grand surfeur.
Mais cet été-là m'apprit quelque chose de bien plus précieux que la maîtrise d'une planche.
Chaque chute devenait une histoire à raconter, un sourire de Katy, une plaisanterie de Chris ou simplement un moment de plus passé sous le soleil californien.
Avec le recul, je me souviens finalement moins des vagues que de la liberté que je ressentais alors.
À dix-sept ans, tout semblait possible, et chaque journée apportait son lot de découvertes, d'amitiés et de souvenirs qui allaient m'accompagner bien au-delà de cet été 1989.

L'après-midi appartenait souvent à Katy.
Et parmi toutes les découvertes qu'elle me fit faire cet été-là, les immenses complexes cinématographiques américains occupent encore une place particulière dans ma mémoire.
Aujourd'hui cela paraît banal.
À l'époque, c'était une autre histoire.
En France, les multiplexes étaient encore rares.
À San Diego, ils semblaient déjà appartenir au futur.
Tout paraissait gigantesque.
Les parkings immenses capables d'accueillir des centaines de voitures.
Les longues façades couvertes d'affiches lumineuses.
Les halls qui ressemblaient davantage à des centres commerciaux qu'à des cinémas.
Les files d'attente devant les comptoirs débordant de popcorns, de confiseries et de boissons aux dimensions que je n'avais jamais vues auparavant.
Même acheter un billet devenait une expérience.
Pour un jeune Français de dix-sept ans, tout cela semblait irréel. Katy observait souvent mon étonnement avec amusement.
Pour elle, ces lieux faisaient partie du décor.
Pour moi, ils représentaient une nouvelle facette de cette Amérique que je découvrais chaque jour un peu plus.
Nous passions parfois plusieurs heures dans ces complexes.Un film en appelait un autre.
Puis venait une pause pour manger quelque chose.
Une promenade dans les galeries voisines.
Avant de retourner dans une autre salle.
Le temps semblait s'étirer sans contrainte.
Mais avec le recul, ce ne sont pas forcément les films dont je me souviens le mieux.
Je me rappelle surtout de Katy.
De nos conversations en attendant le début des séances.
De ses commentaires à la sortie des films.
De nos discussions qui se poursuivaient longtemps après que les lumières se soient rallumées.
Je découvrais l'Amérique à travers ses yeux.
Et sans encore le comprendre, quelque chose était déjà en train de changer.
Bien des années plus tard, lorsque je repenserais à cet été californien, je ne me souviendrais pas seulement des plages, des palmiers ou des paysages.
Je me souviendrais aussi de ces après-midis passés dans les cinémas de San Diego.
Parce qu'au fond, ce n'étaient pas les films qui rendaient ces moments si particuliers.
C'était simplement la personne avec laquelle je les partageais.


LE TEMPLE DU CINÉMA







En fin d'après-midi, Katy aimait parfois m'emmener dans un endroit qu'elle connaissait depuis l'enfance.
À quelques minutes du centre de San Diego, Old Town semblait appartenir à un autre monde.
Les façades colorées, les patios fleuris, les boutiques artisanales et les odeurs d'épices rappelaient à chaque instant la proximité du Mexique.
Pour moi qui découvrais la Californie, c'était une nouvelle surprise.
Je connaissais déjà les plages, les palmiers et les grands boulevards américains.
Je découvrais maintenant cette autre identité de San Diego, profondément marquée par son histoire et sa culture mexicaines.
Nous traversions les allées du Bazaar del Mundo, observant les artisans, les objets colorés et l'animation permanente qui régnait dans les cours intérieures.
Puis nous nous installions dans l'un de ces restaurants que Katy affectionnait particulièrement.
Très souvent, un orchestre mariachi jouait entre les tables.
Les musiciens passaient de groupe en groupe, tandis que les conversations se mélangeaient aux guitares, aux trompettes et aux éclats de rire.
L'ambiance était chaleureuse, vivante, presque familiale.
Je ne comprenais pas les paroles des chansons.
Mais cela n'avait aucune importance.
Pour la première fois, je découvrais une Californie bien différente de celle des films américains.
Une Californie métissée, joyeuse et authentique.
Avec le recul, je comprends aujourd'hui que San Diego ne m'avait pas seulement fait découvrir les États-Unis.
Elle m'avait aussi ouvert une fenêtre sur le Mexique.
Et c'est peut-être ce qui rendait cette ville si différente de toutes les autres.
UNE AUTRE CALIFORNIE




